(Billet 1267) – Trump, Moyen-Orient, Guterres, Conseil de Paix… et Gramsci

(Billet 1267) – Trump, Moyen-Orient, Guterres, Conseil de Paix… et Gramsci

Le grand bâtiment de verre qu’on voit sur l’image est désormais une coquille qui se vide, et qui se vide rapidement de son contenu et de son influence. Tour à tour, la guerre en Ukraine, puis le génocide à Gaza, et encore l’enlèvement du président vénézuélien, les manœuvres insistantes autour de Taiwan, la guerre générale au Moyen Orient, auront détruit ce qui reste de l’ancien ordre international. Et, bien évidemment, le Conseil de la Paix émerge et tente de se faufiler entre les décombres de cet ancien ordre…

Rarement la formule de Gramsci aura été aussi pertinente. En effet, aujourd’hui, en cette année 2026, « le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres ». Reprenons cette phrase, lentement… « Le vieux monde se meurt », il semblerait que personne de sensé ne remettrait cette sentence en question ; « le nouveau est lent à apparaître », et de fait il aura mis plus de 30 ans à germer, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, quand l’équilibre de la puissance et de la terreur maintenait les Super-Grands dans des actions limitées. Mais quand le monde n’eut plus qu’une seule superpuissance, l’impérialisme et la domination de cette dernière n’avaient plus de contre-poids ou d’adversaire et de nouvelles règles commençaient à s’imposer ; « c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres », à l’image du sanguinaire Netanyahou, du narcissique Trump ou des très dociles Européens qui assurent l’animation et le service après-vente, permettant et entérinant tout ce que font les deux premiers.

L’impérialisme américain, contenu quelques décennies durant par son pendant soviétique, a donné libre cours aux théories de ses penseurs les plus extrêmes, les plus extrémistes, des néo-conservateurs aux suprémacistes, en passant par les géants de la tech et les fondamentalistes religieux chrétiens évangéliques et juifs sionistes. L’Amérique actuelle dispose de l’argent et de la puissance, et assume ainsi ses violations répétées du droit international. Donald Trump est le game-changer, débarrassé de tout scrupule juridique ou toute autre entrave autre que lui-même…

L’émergence de la Chine comme puissance planétaire a bousculé les plans américains, en les accélérant. En s’en prenant au Venezuela, puis à l’Iran, en attendant peut-être d’autres pays, le président Trump s’insinue dans des zones d’intérêt économique chinois de premier ordre, profitant de l’incapacité actuelle de la Chine de contenir l’avancée américaine. Washington conquiert des positions et marque des points. De son côté, Pékin déploie d’autres méthodes : si, pour son « étranger proche », il est prêt à déployer sa force et en user le cas échéant, il développe une autre approche, économique et commerciale celle-là, pour conquérir le monde. Washington en profite pour avancer ses pions.

Quant à la Russie qui, contrairement aux thèses occidentales, n’a jamais eu dans l’histoire de prétentions territoriales en Europe hors, là aussi, de son « étranger proche » (concept russe), elle se défend contre un hégémonisme économique (UE) et militaire (OTAN) occidental qui rejoint les thèses de Spykman et de Brzezinski. Mais de sa position défensive, elle prend progressivement une posture offensive, intrusive, s’en prenant indirectement aux Etats et aux sociétés européennes.

Et dans cet ordre qui s’instaure, où une triade impérialiste de formes différentes s’installe avec les Américains, les Chinois et les Russes, le système du droit international mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et incarné par l’ONU recule, s’estompe, s’évanouit en faveur d’un ordre qui prend position depuis des années, mais dont les contours s’affirment et se précisent de plus en plus vite. A chacun son hinterland géostratégique méridional – Amérique latine pour Washington et Asie du Sud-Est pour la Chine –, et l’Afrique, où l’Europe n’a pas su conserver et développer son « avantage » historique, est ouverte aux appétits de tout le monde : les Russes y vendent leurs armes et y exportent leur sécurité, les Chinois y font commerce et s’en servent pour leur implantation mondiale et les Américains n’ont d’yeux que pour les richesses naturelles, et les cerveaux.

Et alors que les Etats-Unis, dans leurs actions militaires, ne cherchent même plus à donner l’illusion d’un respect du droit et des règles (comme Bush, Obama, Biden l’avaient fait en leur temps…), la situation de non-droit se normalise et se banalise. Et l’ONU se fragilise, s’effrite, s’effondre. Antonio Guterres n’est plus que l’ombre de lui-même et ses discours ne font plus écho auprès de personne ; il ne semble même plus y croire lui-même.

Et c’est là que le multilatéralisme onusien, souffrant et agonisant, reçoit le coup de grâce avec ce Conseil de la Paix institué par Donald Trump, avec un groupe de premiers membres, dont le Maroc. « Le nouveau monde, lent à apparaître », est en train d’apparaître justement avec ce Conseil. Il ne conservera sans doute pas sa forme initiale, comme l’ONU en son temps avait dû faire évoluer ses structures, mais face à ce qui semble être une entente entre les Américains, les Russes et les Chinois, ce Conseil de la Paix a de grands jours devant lui, avec Donald Trump pour les premières années, sans lui après.

Dans ce monde actuel, « clair-obscur » donc, il y a les grands, les puissants et les incontournables et inévitables monstres qui nous viennent de l’ancienne réalité ; et dans le monde qui s’annonce dans un avenir plus ou moins proche, il y aura toujours les mêmes grands, puissants et monstres, avec désormais des puissances moyennes (comme les a qualifiées le premier ministre canadien récemment à Davos) ascendantes et descendantes. L’ordre nouveau, dont personne ne peut vraiment définir les contours, se fera autour des Grands, selon leurs volontés et soumis à leurs objectifs planétaires ; et cet ordre sera fait avec ceux qui sauront se positionner avec intelligence politique et opportunisme diplomatique, et les premiers installés à la table des Grands seront les premiers servis, ou les derniers asservis.

Aziz Boucetta



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