(Billet 1272) – CAN 2025 : le Maroc, champion sans lampions
Dans un retentissant retournement de situation, le jury d’appel de la CAF a décidé, finalement, que le champion d’Afrique n’est pas le Sénégal mais le Maroc, sur le score de 3-0, voilà ! Au Maroc, hier soir, c’était une extraordinaire poussée d’adrénaline nationale, d’autant plus puissante que personne dans le pays ne savait sur le moment s’il devait exulter ou non. A défaut de répondre à cette question, chacun a ajouté cette question subsidiaire : « Qu’est-ce qu’il a pris à la CAF ? ».
Prolégomènes. Une CAN qui se déroule dans les meilleures conditions au Maroc, du 21 décembre au 17 janvier, pulvérisant tous les records pour ce type de compétition ; ce jour-là, premières algarades à la gare de Rabat entre Sénégalais et Marocains. Le lendemain 18 janvier, la finale avec ses échauffourées et ses esprits qui chauffent, les insupportables supporters sénégalais qui ont œuvré à envahir le terrain, l’étrange comportement de l’équipe sénégalaise et la profonde indécision de l’arbitrage. A la fin de cette très houleuse finale, le Sénégal est sacré champion d’Afrique et le Maroc ravale son amertume. Et pour faire bonne mesure, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) saisit quand même les instances de la CAF et, une semaine près, un verdict très lourd pour le Maroc est rendu. Insatisfaite et passablement furibonde, la FRMF fait appel devant la CAF et ce 17 mars, deux mois après le baisser de rideau sur la compétition, le jury d’appel frappe durement, très durement, le Sénégal. Qui explose dans tous les sens : la fédération décide d’aller au TAS et le gouvernement rejette la décision et accuse le monde entier de corruption !
Mais cette décision du jury de la CAF appelle certaines remarques.
1/ Le temps. Que s’est-il donc produit depuis la fin de la finale et le premier verdict pour que les personnes chargées de l’appel rendent leur décision aussi tard ? Rien, justement, rien de nouveau ne s’est passé, les faits sur lesquels se sont fondés les premiers juges sont restés les mêmes, jusques-y compris les éléments non apparents et les discussions tues, les tractations discrètes et les intentions masquées... Le verdict d’appel aurait pu, aurait dû, intervenir bien plus tôt et aurait fait bien plus sens. Avec cette tardive décision, la CAF ne règle rien et crée le problème.
2/ La gestion publique et du public au Sénégal. Le Sénégal a réservé en janvier un triomphe à ses joueurs, qui ont été ensuite reçus en grande pompe par le président Diomaye Faye, médailles au cou et trophée brandi. Comment expliquer aujourd’hui et faire admettre à 19 millions de Sénégalais qu’ils doivent rendre la coupe ? Comment faire cela sans humilier – oui, humilier – le Sénégal ? C’est peut-être le droit, certes, mais même le droit prend certains éléments externes comme facteurs de prise de décision. Parmi ces éléments externes, le premier est l’aspect pratique ; personne semble-t-il à la CAF n’a songé à la suite et l’exécution de la décision !
3/ Le grand CAFouillage, un immense CAFarnaüm. Comment considérer deux décisions à ce point aux antipodes l’une de l’autre. Les juges d’appel ont tout simplement pris le contrepied de leurs collègues du niveau inférieur. Les deux décisions étant chacune à l’extrême de l’autre, cela conduit à cette douloureuse question de savoir qui des deux groupes de juges est le plus incompétent, le plus irresponsable… L’appel a presque totalement déjugé le premier degré, celui-ci ayant chargé exclusivement le Maroc, celui-là ayant lourdement condamné le Sénégal.
Dans ce grand n’importe quoi, il eût peut-être mieux valu éviter de détrôner le Sénégal pour éviter de rouvrir la plaie de cette finale et de redéchaîner ses passions ; les Sénégalais n’accepteront pas la décision de leur confisquer le trophée et les Marocains n’en attendaient pas tant. Au lieu d’accabler toute une nation pour les erreurs de l’arbitre et les errements de son sélectionneur, et puisque les juges d’appel ont considéré le Sénégal fautif, il aurait été plus sain, plus intelligent et plus prudent de sanctionner lourdement le coach Thiaw, voire même de prendre une mesure contre l’équipe du Sénégal en vue du Mondial prochain.
4/ Le TAS, ou quand les Africains calent… En s’en remettant au TAS, le Sénégal montre le peu de cas qu’il fait, à raison, de l’arbitrage africain. Favorisé dans le premier jugement, il n’avait pas fait appel ; assommé par la seconde décision, il décide dans l’heure qui a suivi sa volonté d’aller au TAS. Il est vrai que quand une instance rend deux décisions aussi éloignées l’une que l’autre, on est en droit de douter de son sérieux et de redouter la suite. Même si dans cette décision d’appel, les juges n’ont fait qu’appliquer la loi de la CAF et ses articles 82 et 84, faisant du Maroc le champion légal et légitime, même tardif.
5/ Géopolitique et crise diplomatique. Dans son communiqué, le gouvernement sénégalais rejette la décision d’appel, crie à la corruption et en appelle au monde ! Un communiqué passionné et irraisonné, très politique, voire politicien. Le gouvernement ne tient compte de rien hors du foot, oubliant la diplomatie, l’histoire, la géopolitique… le foot, que le foot, rien d’autre que le foot, ce qui est assez décevant de la part de cet exécutif sénégalais auquel on prêtait toutes les vertus. Cela est accentué et aggravé par les graves dissensions politiques au sommet de l’Etat entre le président Diomaye Faye et son premier ministre Ousmane Sonko, sur fond de crise monétaire, financière et sociale aigue. Le verdict de la CAN intervient dans cette conjoncture et nourrira sans doute le conflit entre les deux dirigeants du pays. Cela explique la véhémence du communiqué qui rejette la décision et en appelle à la justice internationale, tout en revenant sur le cas des Sénégalais condamnés et détenus au Maroc pour hooliganisme.
Cela est grave car la situation, irréfléchie du côté sénégalais peut déboucher sur une crise diplomatique, par essence fâcheuse, et encore plus entre deux pays aussi consubstantiellement liés que le Maroc et le Sénégal. Les Marocains étant plutôt pacifiques, ou au moins pas belliqueux (recourir à l’arbitrage sportif n’est pas un acte guerrier…) il appartient au Sénégal de savoir garder la juste mesure des choses.
6/ Les questions en suspens… Il y en a moult ! Walid Regragui serait-il parti si la décision d’appel de la CAF était intervenue plus tôt ? Qu’en est-il des primes dues aux Sénégalais (fédération, sélectionneur et joueurs) ? Le classement FIFA du Maroc devra-t-il changer, maintenant qu’il est champion d’Afrique ? Qu’en sera-t-il de la valorisation des joueurs marocains, désormais auréolés du titre continental ? et… question pertinente, pour le fun… Brahim Diaz, à l’origine du penalty et responsable de son ratage, se verra-t-il attribuer les 3 buts ?
7/ Et maintenant ? C’est la crédibilité de l’arbitrage de la CAF qui est aujourd’hui questionnée, tant au niveau de l’arbitrage sur le terrain, par lequel tout a commencé, qu’à celui de l’arbitrage institutionnel, qui a montré sa désinvolture. Par ailleurs, les attaques subies par le Maroc pendant la compétition et juste après, puis celles que l’on verra après ce verdict d’appel, auront créé un sentiment nouveau auprès de l’opinion publique marocaine : moins de sentimentalisme, moins d’angélisme, mais un africanisme raisonné et son plus affectif.
L’important est peut-être là, en attendant la confirmation, ou pas, du TAS.
8/ Qu’en est-il au Maroc ? Une immense surprise, un hourra national, quoique tempéré et quelque peu embarrassé ; une victoire non fêtée et qui ne pourra pas l’être car la magie est de la célébrer sur le terrain, devant 70.000 spectateurs. On a certes gagné la CAN, pour la deuxième fois, et pour la deuxième fois, d’une manière particulière. Ce que le royaume gagne finalement dans cette CAN, c’est l’organisation, les infrastructures, l’image internationale et un immense coup de pouce à son soft power, encore servi par l’attribution tardive du titre qui place le Maroc à la Une des médias mondiaux.
L’important est sans aucun doute là, quelle que soit la décision du TAS.
Aziz Boucetta