Biodiversité au Maroc : le CESE appelle à une gouvernance renforcée et intégrée
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a organisé, le mercredi 20 mai 2026 à Rabat, la restitution de son avis consacré au thème : « la biodiversité au Maroc : pour une gouvernance renouvelée au service d’un développement territorial durable ».
Cet avis met en exergue le caractère stratégique de la biodiversité en tant que composante essentielle de la résilience des territoires, ainsi que de la sécurité alimentaire et hydrique et de la durabilité des écosystèmes. Il analyse les facteurs à l’origine de l’érosion de la biodiversité nationale, leurs effets sur la résilience des territoires et les limites structurelles qui entravent sa préservation, sa restauration et sa valorisation durable. Il met également en évidence les leviers permettant de mieux intégrer la biodiversité dans les politiques publiques et les dynamiques de développement, en cohérence avec les objectifs de souveraineté alimentaire, de sécurité hydrique et de durabilité des écosystèmes.
Dans son allocution prononcée à cette occasion, M. Abdelkader Amara, Président du Conseil économique, social et environnemental, a souligné que le Maroc dispose d’un patrimoine naturel important, qui constitue un levier essentiel de la sécurité alimentaire et hydrique, de la régulation climatique, du renforcement de la résilience des territoires, ainsi que dans la durabilité des activités agricoles, forestières, halieutiques et touristiques, contribuant ainsi au maintien des équilibres territoriaux.
Il a ajouté que cet actif précieux est aujourd’hui soumis à des pressions croissantes sous l’effet notamment des activités anthropiques et économiques excessives lesquelles contribuent à la fragilisation des écosystèmes agricoles, forestiers, pastoraux, oasiens et marins, À ce titre, les estimations font état de la disparition de près de 75% des variétés locales de céréales au cours des dernières décennies, tandis que plusieurs stocks halieutiques sont exploités à des niveaux proches, voire supérieurs, aux seuils de durabilité.
Partant de ce diagnostic partagé, le Président du CESE a souligné que la biodiversité doit être consacrée comme un pilier structurant de la souveraineté nationale et du modèle de développement du Royaume, en articulation étroite avec les enjeux de l’eau, de l’énergie, de la sécurité alimentaire et de la résilience climatique. Pour sa part, M. Abderrahim Ksiri, membre du Conseil et rapporteur du thème, a indiqué que, malgré les avancées réalisées par le Maroc sur les plans législatif, institutionnel et stratégique dans le domaine de l’environnement et du développement durable, plusieurs fragilités et dysfonctionnements persistent.
Il a relevé que la gouvernance de la biodiversité demeure marquée par des logiques de gestion en silos, limitant son intégration transversale dans les politiques publiques. La coordination entre les secteurs concernés reste encore très perfectible, avec des articulations limitées entre les politiques agricoles, hydriques, environnementales, territoriales et financières. De ce fait, les arbitrages publics continuent d’être principalement conduits selon des finalités propres aux secteurs concernés, avec une prise en compte partielle des interdépendances entre eau, énergie, alimentation, écosystèmes et biodiversité, dans une logique nexus.
Par ailleurs, il a souligné que les connaissances scientifiques et les dispositifs de suivi écologique restent insuffisamment mobilisés pour éclairer valablement les décisions publiques et économiques.
C’est ainsi que le Conseil appelle à ériger la biodiversité en capital naturel stratégique et à l’intégrer de manière effective et structurée dans les politiques publiques, afin de renforcer la résilience des territoires, soutenir un développement durable et favoriser la création d’emplois pérennes, notamment dans les filières de l’économie verte et bleue ainsi que dans l’écotourisme.
Dans ce sens, le CESE préconise l’adoption d’une loi-cadre dédiée à la biodiversité, afin de renforcer l’effectivité du dispositif stratégique existant. Celle-ci aurait pour objet de consacrer la Stratégie et le Plan d’action nationaux pour la biodiversité (S.P.A.N.B.) comme cadre référentiel opposable de l’action publique, tout en assurant la cohérence des politiques sectorielles, des plans, programmes et mécanismes d’investissement avec ses objectifs, cibles de résultats et indicateurs.
Cette mesure permettrait dans le même sens de renforcer la gouvernance nationale de la biodiversité à travers des mécanismes intégrés de pilotage, de suivi et d’évaluation du capital naturel et des services écosystémiques. Dans cette perspective, le CESE recommande de rehausser le statut de la Commission nationale du changement climatique et de la biodiversité, en la rattachant au Chef du Gouvernement, afin de l’ériger en instance de pilotage stratégique et d’arbitrage intersectoriel, chargée de veiller à la cohérence des politiques publiques avec les engagements nationaux et internationaux du Royaume en matière de biodiversité et de climat.
Le Conseil a, ainsi, formulé un ensemble recommandations, notamment :
– Mettre en place un dispositif institutionnel d’actualisation régulière de la S.P.A.N.B, selon un calendrier aligné sur les engagements internationaux du Maroc en matière de biodiversité, notamment la Convention sur la diversité biologique, et soutenu par une programmation budgétaire dédiée.
– Unifier et moderniser l’arsenal juridique de protection de la biodiversité, dans le cadre d’un référentiel spécifique en harmonie avec les orientations et les dispositions de la loi cadre proposée, en intégrant explicitement les habitats naturels, les espèces vulnérables, les espèces exotiques envahissantes, la biosécurité, l’évaluation environnementale stratégique, l’accès et le partage des avantages ainsi que la réparation des dommages écologiques graves, devant être assortie de sanctions effectives et dissuasives.
– Assurer la déclinaison territoriale de la S.P.A.N.B en intégrant les objectifs de biodiversité dans les documents de planification stratégique territoriale (SRAT, PDR et PDTI) et les documents d’urbanisme afin d’aligner les politiques de développement territorial avec les exigences de conservation et de restauration des différents écosystèmes.
– Élaborer une cartographie nationale des écosystèmes et une liste rouge des habitats et écosystèmes menacés, afin d’identifier les priorités de conservation et de restauration, et d’orienter sur cette base les actions publiques.
– Conditionner les investissements publics et privés à la conservation et à la valorisation de la biodiversité, en subordonnant l’accès aux financements et aux incitations économiques au respect de critères de biodiversité, incluant la préservation des zones à haute valeur écologique et la démonstration de l’absence de perte nette, voire d’une contribution positive aux fonctions écologiques des écosystèmes.
– Accélérer le recours aux solutions fondées sur la nature, en mobilisant les écosystèmes naturels et les savoir-faire traditionnels, afin de renforcer la résilience des territoires et la gestion durable des ressources naturelles, et de réduire la dépendance aux infrastructures conventionnelles.
– Renforcer la conservation et la valorisation de l’agrobiodiversité en préservant les semences locales et les races rustiques, et en consolidant les systèmes agroécologiques, les oasis, les parcours pastoraux et les produits de terroir.
– Adopter une approche écosystémique de la gestion des ressources marines, en assurant une protection effective des écosystèmes marins, tout en renforçant la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée.
– Renforcer la connaissance de la biodiversité en consolidant la recherche scientifique, les systèmes de suivi écologique, les banques de gènes et la production de données stratégiques sur les écosystèmes.
– Valoriser les savoirs locaux et structurer les filières territoriales durables liées à la biodiversité, notamment les plantes aromatiques et médicinales, les systèmes oasiens et l’écotourisme.