(Billet 1334) – Pourquoi les chefs de partis ne débattent-ils pas, face caméra ?

(Billet 1334) – Pourquoi les chefs de partis ne débattent-ils pas, face caméra ?

Ils sont venus, ils sont tous là… les chefs de partis, candidats aux élections, ou leurs suivants immédiats ; ils ont face à eux des journalistes, des hommes d’affaires, des étudiants… Les questions fusent, les réponses suivent, le débat est animé, et les candidats/responsables politiques interagissent, s’interrompent, se corrigent. Les téléspectateurs se font une idée sur les idées et programmes de chacun des candidats face à eux, sur la scène. Tout cela est retransmis par les télés… sauf que tout cela se passe en France. Et pourquoi pas, un jour prochain, au Maroc ?

Oui, pourquoi pas, et même comment faire autrement ? Au vu de ce à quoi nous avons droit depuis quelques semaines, un débat public, télévisé, large et inclusif, devient indispensable. Pour la bonne santé mentale des électeurs. En effet, les candidats et leurs chefs et états-majors de partis viennent à nous, à travers les réseaux, et nous servent toutes sortes d’inepties. Souvent, cela confine à l’insulte de notre intelligence.

Voyons voir quelques exemples… Aziz Akhannouch vient proclamer que « si vous ne m’avez pas vu ces derniers temps, c’est parce que je travaillais ! » ; Abdellatif Ouahbi explique aux gens de Taroudant que « cinq années durant, j’ai réfléchi ce qu’il fallait à cette ville, et j’ai compris que c’était l’argent qui manquait. Mes collègues au gouvernement ont consenti à m’y aider, qu’ils en soient remerciés … ». Ryad Mezzour dit, répète et affirme qu’il connaît les « fraqchia » mais que le temps de les confondre n’est pas encore arrivé. Nizar Baraka ne dit rien, prudent comme un Sioux, mais fait voter – sans fournir aucune explication –  ses groupes parlementaires contre la commission d’enquête sur les viandes puis contre le plafonnement des prix des hydrocarbures. Rachid Talbi Alami accuse le PAM de « terroriser » les potentielles recrues pour candidater et Fouzi Lekjaâ, nouveau venu sur la scène mais pas illustre inconnu, rétorque (intelligemment, pense-t-il) que « ce sont ceux qui ont privé les Marocains de leur fête du sacrifice qui sont des terroristes », oubliant que c’est lui qui signait les subventions. Aziz Akhannouch, encore lui, décidément inégalable, affirme que le million d’emplois créés est atteint et même dépassé.

Côté opposition, c’est juste un peu moins déphasé, décalé… Nabil Benabdallah proclame avec emphase qu’il faut libérer les détenus du Rif et de la GenZ, mais il le dit face caméra, non dans l’hémicycle, à travers son groupe parlementaire ; Abdelilah Benkirane « attend » toujours la réponse du roi sur Sebta ; Driss Lachgar, qui a inauguré un nouveau « look politique » avec costume et sandales, insiste sur la neutralité de l’administration et l’égalité des chances, lui qui n’avait pas été heurté outre mesure par le fait que son parti ait présidé la Chambre des représentants avec un groupe de 20 députés ; Mohamed Ouzzine est tout entier à sa guerre contre les médias et le président de leur association, oubliant les électeurs et les élections…

On peut continuer ainsi à l’infini… Des dénis et des incohérences, des contre-vérités et des attaques, des invraisemblances et approximations, parfois même de purs mensonges. Il y en a assez ! Il est temps de dire ça suffit !

Oui, il est désormais temps de cesser d’insulter l’intelligence des Marocains, de dire ce qu’on veut dans une émission télé, un programme radio, ou devant des caméras dans des podcasts, de multiplier les petites phrases concoctées par des états-majors et des cellules de communication plus ou moins grassement rétribués… sans contradiction, sans contradicteurs hors les journalistes.

Prenons les huit premiers partis politiques du royaume, ils sont ceux qui animent la scène politique aujourd’hui et leurs représentants se relaient sur nos écrans. L’heure est venue pour les dirigeants de ces partis de passer à l’audiovisuel et d’aller sur une chaîne publique ou un site d’information national, ensemble, pour débattre entre eux, échanger leurs idées, comparer leurs programmes et confronter leurs manquements dont ils s’accusent mutuellement.

Que les chefs de partis candidats, ou leurs suivants immédiats candidats acceptent le débat, et qu’Aziz Akhannouch, même s’il n’est pas candidat, y soit présent ; il doit quand même rendre des comptes et expliquer ce qu’il a fait, et ce qu’il n’a pas fait... Le Maroc et les Marocains ne méritent-ils donc pas de voir les politiques faire le bilan de cette mandature qui s’achève, en mode présentiel  et contradictoire ? Le Maroc et les Marocains ne doivent-ils pas assister à des débats antagoniques entre candidats qui promettent tous que demain, inchallah, on rasera gratis ?

Un tel débat prendrait trois heures s’il le faut, avec des formats dynamiques et changeants, des journalistes qui interrogent et des chroniqueurs qui pincent… avec des experts qui confrontent et des universitaires qui recommandent… avec des entrepreneurs qui interrogent et des étudiants qui s’interrogent. Un débat organisé dans un hôtel ou dans un amphithéâtre d’université, avec une promotion large qui permette une grande audience le jour dit.

Martin Luther King rêvait en son temps de grandes choses, et aujourd’hui, il nous appartient de rêver à quelque chose de bien plus réalisable et de bien plus simple, regrouper les diseurs de bonne aventure politique et les confronter, avant de décider à qui confier les clés du gouvernement du Royaume du Maroc. Au Maroc, nous n’avons pas de racisme mais nous avons de l’ostracisme, du peuple et de la volonté populaire, et la raison est que personne n’est comptable de ce qu’il dit (pour ce qu’il fait, on attendra encore un peu…) ; opposer tout ce monde dans un débat antagonique permettra de réduire un peu cette anomalie et de faire reculer les inepties et les libertés langagières, donnant par la même occasion plus de visibilité à l’électeur et plus de lisibilité aux convictions réelles, à défaut de programmes réalisables.

Ce mois de septembre, mois électoral et éminemment politique, doit idéalement être celui où les débats contradictoires auraient lieu, mais encore plus idéalement avec tous les protagonistes. Face caméras et face contradicteurs désintéressés et raisonnables, un tel programme conférerait davantage de noblesse, d’éthique et surtout de crédibilité à cette campagne.

Voir Aziz Akhannouch/ Mohamed Chaouki, Fatima Zohra Mansouri, Nizar Baraka, Nabil Benabdallah/Mohammed Benmoussa, Abdelilah Benkirane/ Driss el Azami el Idrissi, Driss Lachgar et Mohamed Ouzzine installés devant des journalistes et des experts nous changerait de notre grisaille politique qui deviendrait, avec le temps, noirceur. Les télés publiques et certains sites d’information sont très certainement disposés à organiser un tel débat, les protagonistes sont là, il ne reste qu’à prendre la décision, lancer les invitations et, comme cela est prévisible, face au refus des premiers noms cités plus haut, les dévoiler au public.

A enjeux électoraux exceptionnels, campagne exceptionnelle et couverture média exceptionnelle et inédite. Peut-être qu’ainsi, on réduirait de quelques points une abstention qui menace de frôler des sommets, on éviterait de délégitimer un vote qui sera pourtant légal, et on instaurerait un peu plus de confiance pour une mandature qui promet d’être mouvementée...

Aziz Boucetta



Articles Similaires





Les plus populaires de la semaine




Vidéos de la semaine





Newsletters