(Billet 1292) - Il y a quelque chose d'étrange au royaume du Maroc...
Depuis quelques temps, on constate un acharnement contre les responsables grands et petits, locaux ou centraux, politiques ou administratifs. Des révélations sont apportées et des documents sont publiés pour les étayer, plaçant les concernés dans des situations peu enviables, parfois proches de la crise de nerfs ; confirmer ou infirmer, dénoncer ou faire le mort ? Tout cela donne l’impression d’une pluie de révélations qui s’abattent sur ces responsables dans le cadre de ce qui ressemble à des frappes chirurgicales, dont on ignore l’origine !...
Quand on est visible, on forme une mire, et quand les enjeux sont grands, les moyens de frapper dans le mille grandissent aussi. Et les méthodes s’affinent. Depuis le début de 2026, les trois partis formant la majorité sont tour à tour épinglés à travers les figures de leurs chefs, qui ne réagissent pas, ou alors mollement. Ils ont leurs informations sur ce qui se passe, et sur cette base ils font leurs calculs, et c’est très bien ainsi, si cela les arrange… seulement, de l’autre côté, le peuple, l’opinion publique qui, eux, entendent, regardent, échangent, discutent et se disputent. Puis développent une idée et arrêtent une perception, et c’est cette perception populaire qui primera en définitive, le 23 septembre prochain.
La méthode est rôdée. Un dirigeant est épinglé sur des faits le concernant, portant généralement sur des opérations immobilières, comme des achats de terrains ou autres tractations ; l’origine de la révélation vient généralement d’un groupe nommé « Jabaroot » (DZ dans une première vie, mais plus maintenant semblerait-il). L’affaire est reprise par des sites d’informations, qui informent, puis la question devient un sujet d’intérêt public et d’opinion publique, faisant la joie des youtubeurs et autres influenceurs, eux-mêmes souvent influencés. Après plusieurs hauts commis de l'Etat, dans la diplomatie, l'armée ou la sécurité, c'est au tour des partis politiques. PAM et Istiqlal sont en effet aujourd'hui ciblés (curieusement, le RNI, moins, voire pas du tout) à travers leurs chefs ; Fatima Zohra Mansouri est accusée de turpitudes à Marrakech, Abdelouafi Laftit est cité dans l’acquisition d’un bien immobilier dans la même ville, Nizar Baraka est critiqué pour son achat d’un lot à Rabat… Trois ministres importants, dirigeant des départements cruciaux. Et d’autres responsables, de moindre importance, sont également dénoncés à longueur de réseaux sociaux.
Le plus étonnant est que ces dirigeants acceptent de prendre ces coups sans répondre, sans riposter, sans réagir. En dehors de Mme Mansouri qui a publié un communiqué dans lequel elle annonce vaguement sa volonté d’ester en justice, les autres observent un mutisme très étrange, préoccupant, mystérieux. Ils doivent savoir des choses que le public ignore...
Certains faits sont vraisemblables, et donc potentiellement condamnables, d’autres le sont moins, et méritent des précisions, des explications des concernés. Pendant ce temps, le Maroc avance à grands pas vers des élections que tout le monde, à juste titre et à plusieurs égards, juge cruciales et décisives pour un ensemble de raisons. Or, on est en train de démolir les instruments de ces élections, un à un, tour à tour, avec ordre et méthode : le ministre de l’Intérieur est affaibli, la cheffe du PAM, ministre et maire, est fragilisée, le patron de l’Istiqlal, également ministre, est ébranlé. Face à leurs silences ou quasi silences, l’opinion publique passe par plusieurs étapes : d’abord la stupeur, ensuite la colère, enfin un profond trouble fondé sur l’idée de « tous les mêmes ! ».
Ces révélations sont-elles authentiques, ou au moins crédibles ? Peu importe, la vox populi est crédule et prête à tout croire car elle ne croit plus en grand-chose. La technique a évolué : elle consiste aujourd’hui à tout balancer – il n’y a pas d’autre terme – et laisser le marigot prospérer. Parmi les responsables aux indélicatesses éventées, on en trouve d’autres qui ont acquis des biens ou procédé à des opérations financières le plus honnêtement du monde. La technique consiste à associer les uns aux autres et de laisser faire. Le plus souvent, le sombre l’emporte sur le clair, et l’absorbe, et l’opprobre est jeté sur tout le monde.
En effet, c’est toute une classe dirigeante, englobant tout et mêlant tous, qui se trouve sur la sellette, déconsidérée, suspectée, accusée, condamnée. C’est dangereux. Et plus dangereux encore est le silence des intéressés. Pourquoi ne disent-ils rien ? Les uns se taisent à jamais, d’autres remuent un peu, couinent un peu puis se terrent dans le silence, et une troisième catégorie fait intervenir des proxys, des amis… Mais tous avancent avec prudence, pendant que les tirs nourris des révélations s’arrêtent un moment, avant de reprendre. La présomption d’innocence des uns et des autres vole en éclats et la réputation de certains, pourtant connus pour leur probité, est malmenée
Que vivons-nous, à quoi assistons-nous ?... Quelques mois avant des élections qui, oui, seront décisives pour bien des raisons et dans bien des domaines, face auxquels l’organisation du Mondial 2030 fait pâle figure, reléguée à un simple événement sportif. Qu’on en juge ! Généralisation de la protection sociale, sauvetage des régimes de retraite, mise en pratique du plan d’autonomie au Sahara, gestion du voisinage méridional remuant, emploi des jeunes... et relève générationnelle à tous les étages.
Que se passe-t-il donc au royaume du Maroc ? Incontestablement quelque chose d’étrange. Il est habituel de voir ce type d’attaques à la veille d’élections législatives mais là, c’est différent. On a le sentiment d’une orientation, voire politisation, des attaques, d’une sidération de la classe politique, d’une tétanisation de ses dirigeants, surtout ceux en position de voir leur formation arriver en tête le 23 septembre prochain.
Et sur les réseaux, on peut prendre la mesure d’une incrédulité de plus en plus colérique et d’un scepticisme croissant au sein de la population. Mais bon, (espérons que) ceux qui savent et qui font savent ce qu'ils font...
Aziz Boucetta