(Billet 1317) - M. le Président, veuillez dégager, svp !
De mémoire d’homme et de sportif, on n’avait jamais vu cela, un joueur de foot avec ses copains demandant à un chef d’Etat, en l’occurrence le président des Etats-Unis, de sortir du cadre de la photo, de dégager, quoi... Ledit joueur et ses copains sont certes champions du monde et ils entendaient célébrer la chose entre eux, mais quand même… Et Trump, et avec lui Gianni Infantino, ont de fait presqu’entièrement dégagé de la photo (ce qui reste sera traité en photoshop). Comment en est-on arrivés là ?!
Plusieurs faits et éléments ont convergé pour finalement se retrouver lors de cette finale. La coupe du monde a été organisée dans trois pays, par leurs trois Etats, dont l’un est dirigé par un homme arrogant, méprisant, qui ne cache pas son racisme, voire le revendique. Des équipes de pays du Sud malmenées, des publics des mêmes pays maltraités, un arbitre somalien refoulé et interdit de territoire, le staff iranien empêché de séjourner aux Etats-Unis, une suspension de joueur suspendue sur ordre présidentiel américain… et pour la compétition elle-même, une technologie poussée à l’extrême pour un arbitrage efficace mais, à l’arrivée, désastreux et solidement soupçonné d’orientation.
Voilà ce que fut ce Mondial nord-américain, largement américain tout court. Le Mondial de tous les records et de tous les superlatifs : 104 matchs disputés (contre 64 avant), du fait du relèvement du nombre des équipes sélectionnées à 48, plus de 6 millions de spectateurs dans les stades, 15 milliards de dollars de recettes (le double qu’au Qatar), le plus petit pays qualifié, le joueur le plus âgé, la plus grande distance entre les sites, le record du prix des billets (34.500 dollars !)… et il fut aussi le moins éthique, celui où l’argent a été plus royaliste que le roi, où le bidouillage du tirage au sort était manifeste et où l’arbitrage ultrasophistiqué a été le plus discret mais aussi le plus « performant ».
Et au final, tout cela dans un pays en état de guerre, ouverte et à grande échelle, en complicité active de génocide, entièrement et totalement responsable du dérèglement de l’économie mondiale.
Mais il y a bien une justice quelque part… le pays, l’Etat qui tient le plus tête à Donald Trump et à son Amérique consentante, à savoir l’Espagne, accède à la finale, face à une autre nation, plutôt malaimée car présentant un football agressif, des joueurs arrogants, des pratiques proscrites, et présidée par un illuminé, grand copain de Trump. Et ce qui a été donné à regarder lors de cette finale est aussi un record dans son genre, un record aussi impensable que délicieux : 20 tirs à 2 (aux toutes dernières minutes) pour l’Espagne, 12 tirs cadrés à 0, et 0 ballon pour Lionel Messi.
Ce Mondial a été sévèrement entaché par le comportement du président de la FIFA, essentiellement à l’égard de Donald Trump. L’obséquiosité renouvelée avait commencé voici plusieurs mois quand le premier avait remis au second « le prix de la paix », alors même que le concerné multipliait les impairs contre ses pairs, qu’il laissait faire la folie meurtrière d’Israël, qu’il lâchait ses ICE contre les gens dans son pays, et que ses armées bombardaient copieusement l’Iran.
Infantino, courtisan enthousiaste de Trump donc, a pulvérisé un autre record (encore un), celui de sa conception des règles et de sa disposition à les respecter. S’étant assuré des bonnes dispositions de l’Amérique de Trump à son endroit, en lui renvoyant l’ascenseur à chaque fois qu’il a fallu (le souvenir du scandale Blatter en 2015 est encore dans les mémoires), Gianni Infantino a fait de la FIFA sa chose et de ses règles son affaire ; le cas de la suspension de la sanction contre l’Américain Folarin Balogun sur demande (pressante) de Trump en est le meilleur exemple. Lors de cette édition, ultra-numérisée, les arbitres sont truffés d’appareils et la VAR devient un instrument de « régulation » des résultats, parfois de leur « optimisation ». Il est vrai qu’à la clé des milliards de dollars attendent. Ils sont même en jeu.
Même dans l’Amérique de Trump, on ne passe pas de 7,5 milliards USD à 15 sans triturer un peu les règles. Comme par exemple laisser filer les billets vers la hausse, d’abord verticale puis vertigineuse, ou « baskettiser » le foot en instaurant les fameuses pauses fraîcheur pour doper la réclame. Avec le temps, le foot s’est peu à peu embourgeoisé ; le bon peuple est exclu des stades, les abonnements télés sont de plus en plus coûteux et il n’y a plus que les fans zones ou les bars/cafés pour se replier et se retrouver entre manants. Résultat : avant les gens regardaient et se passionnaient chez eux ou dans les stades, aujourd’hui, ils sont dispersés partout, avec les risques que cela engendre.
Et voilà que, crise sur le gâteau, Trump s’invite à la cérémonie de la remise de la coupe. Et comme la justice divine existe, c’est à l’Espagne qu’il doit la remettre, à des Espagnols remontés contre lui, à Rodri le très tatillon et autoritaire capitaine qui, voyant Trump s’incruster, lui demande de s’éloigner. Trump hésite puis, pratiquement poussé vers le côté, s’éloigne, dos voûté, et c’est là qu’Infantino surgit à la rescousse, plus servile que jamais, pour lui expliquer que là, personne n’y pouvait rien. Lors du dernier sommet du G7, Trump était arrivé en retard à la salle de réunion et, devant des dirigeants occidentaux soumis et résignés, il avait lancé son fameux « I am the Boss ! ».
A la cérémonie de remise de la coupe, il aurait voulu faire et dire la même chose, mais que voulez-vous, devant des champions du monde, espagnols qui plus est, son attitude a fait pshiiit. Infantino traduit donc à Trump, gentiment, ce que semblaient lui dire les Espagnols : « Veuillez dégager, M. le Président ! ». Ils devaient tous deux disparaître aux yeux du monde, ce monde qui abhorre Trump pour ses meurtres de masse et Infantino pour ses turpitudes répétées.
Avec les guerres, le génocide et la crise économique, quand le monde a l’occasion d’être heureux, et il est heureux de voir les sympathiques et talentueux Espagnols triompher, il ne veut pas que sa joie soit entachée par les tristes figures de ces deux-là !
Aziz Boucetta