(Billet 1338) – Sebta, Melilla et îles, les erreurs de Pedro Sanchez

(Billet 1338) – Sebta, Melilla et îles, les erreurs de Pedro Sanchez

Les relations du Maroc avec l’Espagne et inversement connaissent une trajectoire en dents de scie, dépendamment des intérêts du moment ou des contraintes diverses qui surgissent. Mais on relève que, contrairement aux crises précédentes, la crise actuelle, dite de Sebta, montre la disposition des deux capitales à ne pas envenimer des relations déjà très contrariées. Et ce seul fait indique qu’il se produit des choses exceptionnelles dans les coulisses, conduisant les deux Etats à s’accrocher pour sauver ce qui le peut être encore.

Face aux grandes mutations géopolitiques et surtout géostratégiques que connaît le monde, il apparaît que la zone de Gibraltar n’est pas épargnée. Les enjeux planétaires nous dépassent mais nous atteignent, et le Maroc interne, en proie à des tensions politiques, agit et réagit. Plusieurs enseignements peuvent être tirés de cette récente crise, qui n’est toujours pas passée.

1/ Sebta, Melilla et îles, crise toujours ouverte et désormais quasi officielle. Depuis des décennies, la question de Sebta, Melilla et les îles est restée cantonnée dans la sphère des deux palais royaux marocain et espagnol, les deux monarques entretenant des relations sinon personnellement amicales, du moins diplomatiques et institutionnelles. Ils savent tous deux que s’impliquer dans la présente crise pourrait lui donner une dimension souveraine et territoriale, donc dramatique, dont l’heure n’a pas encore sonné… Pour autant, les deux sont directement intervenus, a minima certes mais ils sont intervenus. A Rabat, le roi Mohammed VI a présidé une très officielle cérémonie religieuse où Sebta et les liens avec le Maroc et ses dynasties successives ont été cités, et à Madrid, quelques semaines plus tard, le roi Felipe VI a tenu, vêtu de son uniforme militaire, une réunion encore plus solennelle avec les hauts gradés de l’armée. Les images ont un sens, et une portée, et sonnent comme de « doux » avertissements.

La politisation de la question des enclaves se poursuit à un rythme soutenu. Les partis politiques espagnols s’en sont emparés, les manifestations de rue rassemblent des dizaines de milliers de personnes remontées contre « le Moro » et même dans les enceintes sportives, comme à Madrid, les actions de soutien à l’hispanité des deux villes et des îles se multiplient. Le Maroc est enfin sorti de son silence le 10 septembre, avec un communiqué du ministère des Affaires étrangères écrit au lance-flammes et n’oubliant personne, parti populaire, parti socialiste de Pedro Sanchez, justice espagnole… En effet, les questions posées dans ce communiqué (retour des mineurs non accompagnés présents à Sebta, refoulement des migrants illégaux, agressivité des médias et des milieux politiques, …) s’impose comme point désormais essentiel des relations entre les deux pays.

Et ainsi, d’une simple « question » ou d’un éléphant dans la pièce entre les deux pays, le sort de Sebta, Melilla et des îles avoisinantes est devenue officielle, présente désormais dans tous les esprits, aussi bien au Maroc qui veut légitimement récupérer ses terres qu’en Espagne, qui refuse toute discussion sur le sujet de la rétrocession pour des raisons national(ist)es, historiques et surtout géostratégiques se rapportant à eaux territoriales espagnoles au sud du détroit de Gibraltar.

Et cette « question » ne se refermera pas facilement, cette fois…

2/ OTAN et Schengen ne reconnaissent pas cette frontière terrestre. L’Espagne est d’autant plus préoccupée, voire angoissée, par le sort et le statut des territoires occupés au Maroc que ni l’OTAN ni l’UE ne reconnaissent formellement leur caractère espagnol. Cela n’a jamais été dit explicitement, mais dans les actes, le territoire couvert par la défense OTAN inclut expressément l’Europe, la Turquie et l’Amérique du Nord, excluant de facto et de jure les enclaves espagnoles au Maroc.

L’action soutenue et le récent déplacement du chef de la diplomatie de Madrid José Manuel Albares à Bruxelles avait comme objectif de faire avancer l’intégration institutionnelle des deux villes à l’Europe, qu’il veut voir placées « au cœur de l’Europe », selon son expression. La stratégie espagnole a donc évolué et tend vers une européanisation de la question des enclaves, impliquant Schengen et Frontex, l'agence de l’UE chargée du contrôle et de la gestion des frontières extérieures de l'espace Schengen. Le ministre espagnol a obtenu des garanties européennes, qui devront tôt ou tard être expliquées aux Marocains… Mais on relèvera que le comportement du Maroc suite à cette crise l’a prémuni des critiques européennes, qui vont toutes aujourd’hui contre l’Espagne, soupçonnée de duplicité et de dissimulation par Bruxelles et par les grandes capitales européennes.

Pour l’OTAN, Madrid a été bien plus prudente et M. Albares n’a ni rencontré ni cherché à rencontrer les responsables de l’organisation. Il sait qu’il n’obtiendra aucune garantie car il n’existe pas de consensus au sein des alliés du Traité sur le statut des enclaves. Et l’hostilité croissante entre Américains et Espagnols, puis entre de plus en plus d’Européens et les Espagnols, ont dissuadé le diplomate espagnol d’aller plus en avant. Il n’aura donc pas réussi à verrouiller le sort des deux villes marocaines occupées sur le plan militaire. On peut compter sur le Maroc, allié majeur hors-OTAN, pour empêcher toute intégration des enclaves sous parapluie de l’organisation atlantique.

3/ L’Espagne révèle son caractère profond, raciste, colonialiste et revanchard. Jusque-là, les relations entre les deux pays étaient limitées au champ diplomatique. Aujourd’hui, tous les partis espagnols se sont impliqués dans cette crise, même certains dans la majorité. Plus grave est le ruissellement du ressentiment et de l’animosité vers la rue et les stades de football. Etendards de Sebta brandis au Bernabeu, manifestations imposantes dans les rues de plusieurs villes espagnoles, drapeaux marocains et effigies royales brûlés sur la place publique, sous les yeux indifférents de la police espagnole… Les choses sont allées loin, trop loin pour qu’elles reviennent à la normale dans un temps court, et côté Maroc, c’est le silence et une forme de rage refoulée, exprimée quand même par un communiqué inhabituel du ministère des Affaires étrangères à Rabat.

La méfiance espagnole à l’égard du Maroc n’est pas récente ; elle remonte loin dans l’histoire des deux pays, et elle est régulièrement attisée par des événements aussi divers que les affrontements militaires sur les deux derniers siècles, que la présence de Marocains dans les troupes franquistes, que la Marche verte qui a fait reculer l’armée d’un Franco à l’agonie, que Tanger-Med, que le boycott des routes et ports espagnols lors de l’été 2021… Pour ces raisons, et d’autres encore, les Espagnols ont toujours de la rancœur à l’égard des Marocains et ils ont adopté comme confort leur attitude régulièrement et volontiers condescendante contre ceux qu’ils appellent péjorativement les Moros ».

L’attitude et le comportement de Madrid sur l’affaire de Sebta et Melilla, et plus loin dans le temps sur la crise de l’îlot Leila en 2002 montre la vraie nature des Espagnols, brutalement hautaine et résolument raciste. Ce qui est curieux et surprenant de la part de nos voisins du nord, et c’est aujourd’hui souligné avec éclat par la loi dite sahraouie. C’est sans doute l’acte qui a fait basculer les relations entre les deux royaumes. Tout peut être réglé, Sebta et Melilla comprise, mais pas cette étrange et très agressive action du gouvernement espagnol, supposé être un ami. Il a fait passer cette fameuse loi dite sahraouie cet été, et le tempo de l’adoption législative s’est accéléré depuis le mois de juin dernier. Madrid a donc décidé rien moins qu’accorder sa citoyenneté à tous les natifs du Sahara avant 1977, et leurs descendants aussi ! Acte unique dans les annales historiques des processus de décolonisation. Entre 100 et 150.000 personnes sont concernées, y compris les mercenaires les plus endurcis du Polisario. Comment le Maroc pourrait-il accepter cela ? Et son refus de cette législation espagnole ne saurait en aucun cas être considéré comme une ingérence marocaine dans les affaires espagnoles… parce que la loi concerne des Marocains et le territoire marocain.

En un mot, l’Espagne ne veut ni ne compte prendre ses distances avec « son » ancien Sahara, dans un réflexe colonialiste qu’on pensait dépassé ; et qui rappelle les manœuvres espagnoles avec Alger et Nouakchott dans les années 60 déjà, pour empêcher la récupération de son Sahara par le Maroc.

 

Ce qui sépare aujourd’hui le Maroc et l’Espagne est le positionnement de chacun sur l’échiquier mondial, le premier ayant choisi l’Amérique de Trump et l’Espagne se maintenant dans son ancrage européen. La popularité mondiale de Pedro Sanchez est aujourd’hui largement due à ses prises de position quant au génocide à Gaza et à la guerre d’agression contre l’Iran, mais que l’on ne s’y trompe pas : Sanchez travaille davantage pour l’internationale de gauche, contre la poussée des droites dures et/ou extrêmes en Europe et dans le monde, et accessoirement pour son avenir personnel que pour la libération des peuples ou le respect du droit international, et il drape sa politique dans les oripeaux de la vertu humaniste universelle. Mais à force de manœuvres politiques et idéologiques, il risque de s’y perdre lui-même ; il s’y perd lui-même, comme le mentionne le communiqué marocain dans sa conclusion : « La cécité stratégique, elle, transformera ce capital en source de méfiance chronique et de tensions récurrentes ».

L’erreur de Madrid est d’avoir œuvré à faire d’une crise migratoire, certes majeure, un levier pour « verrouiller » son emprise sur ses enclaves africaines. Et sa faute se matérialise dans l’adoption à marche forcée de cette « loi sahraouie ». Rabat aurait pu dépasser la crise et continuer de gérer ses relations avec l’Espagne au gré des événements et des intérêts mutuels. Aujourd’hui, et le communiqué de Nasser Bourita est explicite, les choses deviennent difficiles et la crise est ouverte, avec un Maroc doté de plus de leviers qu’avant et une Espagne fragilisée.

Il n’est plus qu’à espérer que le Maroc, engagé dans une campagne électorale cruciale, saura mettre en place les personnels politiques adéquats pour affronter tous ces nouveaux défis, mais cela est une autre affaire…

Aziz Boucetta

 

 



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