(Billet 1366) – Roi, foi, police… la liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres

(Billet 1366) – Roi, foi, police… la liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres

L’incivisme prend de l’ampleur et gagne du terrain. Le respect de l’autre et le vivre-ensemble évoluent à mesure que changent les mœurs et que se transforme la société. Une nouvelle génération arrive, s’installe, s’exprime et de plus en plus prend les rênes, avec ses codes et l’art de vivre de et dans son temps. Mais, pour autant, le socle commun des valeurs doit tenir, dans un équilibre savant à créer entre l’ancien et le nouveau, entre le local et l’importé, entre l’impensé et la liberté de penser.

Avec l’explosion des technologies et l’intrusion brutale et rapide du numérique et de l’intelligence artificielle dans nos vies, il devient en effet nécessaire de repenser l’impensé et de ménager l’inédit, le nouveau. Les plus âgés doivent apprendre à admettre les nouvelles normes sociales et les plus jeunes sont appelés à vivre avec leur temps mais dans le maintien des codes avec et dans lesquels ils ont grandi et évolué. C’est la condition de la paix civile au sein d’une société marocaine duale, farouchement conservatrice tout en étant ouverte sur l’étranger et ses valeurs.

Ainsi de la liberté d’expression par exemple. Un jeune dessinateur vient d’être condamné à quatre ans de prison ferme pour avoir publié des caricatures du roi Mohammed VI. Elles sont en effet offensantes. Les uns s’élèvent contre un jugement excessif, portant atteinte à la liberté d’expression ; les autres justifient la sentence, arguant que tout ne peut être dit ni autorisé. Ils ont raison. Ils ont raison car la concorde civile se fonde sur le principe voulant que la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Caricaturer quelqu’un est possible mais il faut convenir que des limites soient posées, à l’exemple de celles portant sur le nécessaire respect de la dignité du souverain et de la famille régnante ; et force est de constater que le dessin du jeune homme est clairement injurieux, dépassant la critique caricaturée pour verser dans le dessin polémique. La liberté n'est donc pas un droit de faire tout ce que l'on veut ; c'est un droit qui suppose de reconnaître les mêmes droits aux autres.

La condamnation du jeune caricaturiste a immédiatement suscité une levée de boucliers au sein des militants des droits de l’Homme, qui prennent bien évidemment exemple sur le droit et la pratique européennes en la matière. Pourtant, une simple recherche montrerait que des cas de condamnations à la prison et à de lourdes amendes existent en Espagne, aux Pays-Bas, en Belgique et même à Monaco pour des faits similaires. Et ce qu’a dessiné le jeune caricaturiste va plus loin, plus haut, plus fort.

Même chose pour l’offense à la religion. Une militante bien connue des causes de la laïcité et du genre a été condamnée en 2025 à 30 moins de prison pour avoir porté un t-shirt portant une mention offensante à l’égard de Dieu. Certains pourraient trouver cela anodin, mais selon leurs critères ; que faire, en revanche, de tous les autres qui se sont sentis blessés par la phrase inscrite sur le vêtement ?

Dans ce monde tourmenté et particulièrement instable, la religion et la monarchie forment des socles communs sur lesquels se fondent la stabilité et la sérénité de la société marocaine. On peut défendre la liberté d’expression de certains, et on le doit même, mais on peut aussi et on doit surtout protéger les sentiments et les ressentis de la majorité. Les inconditionnels des libertés totales et entières prennent souvent exemple sur la France et ses outrances, et ils devraient voir ce qu’est devenue la société française aujourd’hui, dans la violence et l’exclusion.

Mais pour autant, est-il nécessaire de jeter ces personnes en prison, alors même que la philosophie pénale marocaine a évolué en mettant en place le système du bracelet électronique ? S’il est compréhensible, et même souhaitable, de montrer la plus grande sévérité à l’égard de ces abus, aucune société ne devrait se réjouir de voir embastiller des individus qui ont le tort de penser différemment, mais qui ne se montrent ni menaçants ni dangereux ; la militante et le dessinateur pourraient bénéficier du système du bracelet, avec contrôle judiciaire strict, avec des rappels à la loi réguliers et systématiques, avec des travaux d’intérêt général… Peut-être comprendraient-ils alors que leur liberté de s’exprimer s’arrête où commence celle des autres de croire ou de respecter. La récidive est autre chose…

Un autre marqueur de la violence sociale est plus inquiétant, en l’occurrence celui des agressions croissantes contre les membres des forces de l’ordre. Fin octobre, trois individus se trouvaient dans un véhicule à Agadir, dont le conducteur a foncé sur un agent de police, roulant plusieurs fois sur son corps étendu et immobile et le laissant pour mort (il est grièvement blessé mais bien heureusement ses jours ne sont plus en danger). Ce comportement doit conduire à la plus grande sévérité, aussi extrême que l’est l’acte lui-même.

En effet, lorsqu'une partie de la population commence à considérer qu'elle peut s'en prendre physiquement à ceux qui incarnent l'autorité de l'État, sans nécessairement en mesurer les conséquences, c'est potentiellement un signal de transformation du rapport entre la société et l'État. Et cette transformation induit un durcissement des actions de police/gendarmerie, déclenchant un cycle de violence mutuelle ainsi qu’on le constate aujourd’hui dans des sociétés occidentales trop permissives, trop laxistes, comme aux Etats-Unis, en Espagne, en France et de plus en plus au Royaume-Uni et en Allemagne.

Il faut s’inquiéter de ce phénomène. En 2017, à Rabat, un jeune homme avait moqué les policiers constateurs d’un accident sur la voie publique ; condamné en 2017, il avait été acquitté en 2018, et il est ensuite devenu « influenceur ». Le prix de la provocation et de l’irrespect… En 2018, un chauffard avait écrasé et tué un jeune homme qui devait intégrer le corps de la Sûreté nationale après avoir réussi ses concours d’admission ; condamné à une peine légère, il avait récidivé puis tué un autre jeune homme, en 2023, au MacDo de Casablanca… On se souvient tous de ces images funestes de membres de forces de l’ordre isolés, lynchés en octobre 2025 par des foules déchaînées ; prenant peur, comme cela était prévisible et appréhendé, cela avait donné lieu à une autre brutalité en retour, à Leqliâa ou encore Oujda. Durant cet été 2026, une opération de police dans le nord, contre des trafiquants de drogue, s’était soldée par la mort d’un policier, tué par balles.

L’impunité ou le laxisme institutionnels d’un côté, la défense débridée de délinquants au nom de valeurs aussi vagues et spécifiques que celles de la liberté, de l’autre côté, aboutissent inévitablement à l’installation de formes de provocations langagières ou physiques desquelles une société, quelle qu’elle soit, aurait du mal à se relever ou s’en remettre. U point de non-retour existe, et une fois atteint, c’est toute la société qui sombre dans l’incompréhension, le rejet, la violence.

Nous avons aujourd’hui un parlement qui ressemble pour une fois à un parlement, avec un équilibre entre une majorité non dominante et une minorité plus forte qu’avant. Il appartient à ce pouvoir législatif de mettre en place des lois et des sanctions modulables allant de la nécessaire indulgence à la plus extrême des sévérités, de même qu’il revient au pouvoir judiciaire de savoir appliquer ces lois et ces châtiments de manière spécifique et en utilisant tous les moyens d’allégement ou de durcissement de ces sanctions en fonction des cas.

Cela étant posé, la justice et ses décisions doivent savoir sanctionner sans se venger dans certains cas, réprimer sans concession dans d’autres. Mais dans tous les cas, il demeure important de tenir compte des nouvelles règles et des nouveaux codes, mais sans jamais omettre de préserver et de protéger les acquis sur lesquels repose et tient notre société.

Aziz Boucetta



Articles Similaires





Les plus populaires de la semaine




Vidéos de la semaine





Newsletters